Saint Omer, Bones and all, Aucun ours : les nouveautés au cinéma cette semaine

Ce qu’il faut voir en salles

L’ÉVÉNEMENT
SAINT OMER ★★★★☆

De Alice Diop

L’essentiel

Pour sa première fiction, la cinéaste issue du documentaire Alice Diop signe un implacable film de procès et s’interroge sur les mystères qui ont poussé une femme à l’infanticide. Les forces de l’incarnation et de la mise en scène sont foudroyantes. 

Saint-Omer s’inspire de l’affaire « Fabienne Kabou », du nom de cette mère infanticide ayant noyé son enfant sur une plage de Berck en 2013. Saint-Omer est un long-métrage frontal, direct. Les plans le plus souvent fixes, empêchent la dispersion. A l’image de Florence (Guslagie Malanda, impressionnante) C’est pourtant un vrai film de procès, avec sa quête de vérité, où les circonvolutions sont nombreuses. La ligne semble pourtant claire et tranchante. Non pas qu’Alice Diop avance avec ses certitudes et si elle questionne les actes d’une accusée dont la culpabilité semble avérée, c’est d’ailleurs avant tout la voix de celle-ci que la cinéaste veut faire entendre. Pour que cet échange puisse fonctionner, il faut réussir à croiser le regard d’un ou d’une autre et y percevoir une forme de reconnaissance. Ce sera Rama (Kayije Kagame), une romancière troublée par ce drame qui assiste au procès. Et l’avocate de Florence au discours foudroyant d’intelligence. Le silence se fait. Il est désormais chargé d’intensité. Saint-Omer, doublement primé à Venise a été choisi pour représenter la France aux Oscars et a obtenu le Prix Jean Vigo. Des lauriers à la hauteur de son geste de cinéma impressionnant.

Thomas Baurez

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PREMIÈRE A BEAUCOUP AIME

AUCUN OURS ★★★★☆

De Jafar Panahi

Jafar Panahi a toujours refusé la voie du compromis. Un seul de ses longs, le premier, Le Ballon blanc, a reçu son visa de censure. A partir de 1997, tous ses films furent dans son pays privés d’accès aux salles. La méthode qu’il a choisie est celle de la clandestinité tranquille. Tournant chez lui ou dans une voiture circulant à travers les rues de Téhéran, il a trouvé dans ces limites un moyen d’être plus créatif.  Et puis vint l’été 2022. Aucun ours a été montré Venise alors que Panahi venait d’être condamné à six années d’emprisonnement. Avant même sa projection, le film se teintait donc d’une charge très puissante. En le voyant c’est encore plus flagrant. Tout commence dans un café. Une serveuse, Zara, retrouve Bakhtiar son mari. Après des années d’attente, il a enfin réussi à mettre la main sur un passeport volé qui permettra à Zara de rejoindre l’Europe et ainsi fuir le régime iranien… Lui par contre devra patienter encore un peu de temps. Et puis tout à coup : un « CUT » résonne. La voix de Panahi s’élève : il contrôle à distance le film en train de se faire et via vidéoconférence donne ses indications à son assistant qui dirige la scène en Turquie. Panahi séjourne dans un village isolé d’Iran (il lui est interdit de quitter le territoire) et fait son film comme il peut. Voilà comment débute cet incroyable film où tout se brouille. La réalité, le film, la fiction. L’enfermement de Panahi, à la fois littéral et métaphorique, nourrit cette oeuvre très métatextuelle, qui est sans doute le film le plus politique et le plus désespéré de l’auteur. Et qui a été couronné d’un Prix spécial du jury à la Mostra.

Gaël Golhen

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INU- OH ★★★★☆

De Masaaki Yuasa

Trois ans que les amateurs de mangas l’attendaient et le nouveau long du japonais Masaaki Yuasa ne devrait pas les décevoir. Celui qui fut révélé il y a bientôt 20 ans avec Mind Game, et qui a déjà signé les mélodieux Lou et l’Île aux sirènes et Ride Your Wave met à nouveau à l’honneur la musique dans Inu-Oh. Cette fois, il adapte le roman Le Roi chien de Hideo Furukawa, collaborant avec le mangaka Taiyou Matsumoto pour la deuxième fois.  

Dans le Japon médiéval du XIVème siècle, une créature maudite nommée Inu-Oh rencontre un savant joueur de Biwa (un vieux luth japonais) aveugle. Ce dernier joue quelques notes de musique et Inu-Oh se découvre un insolite instinct de danseur. Les deux se lient d’amitié. Et soudain, à mi-parcours, l’intrigue bascule. Lors d’une longue scène musicale (30 minutes), les dessins s’animent, les corps s’emballent et dansent (« breakdancent » même), les voix entonnent des refrains rock sur des riffs de guitare électrique. Le conte gentillet devient un pur opéra rock. Formellement, le film d’animation est impressionnant. Riche, innovant, hybride. Il mêle des traits de crayon précis et des étalages de gouache aux couleurs vives, des morales bienveillantes et des dialogues pudiques. Et élève la danse au rang d’exutoire libérateur. C’est poétique, sensible, étonnant, dynamique et l’on en passe. Vertigineux.

Estelle Aubin

 

PREMIÈRE A AIME

SERVICE PUBLIC ★★★☆☆

De Salhia Brakhlia et Mouloud Achour

La caméra de Salhia Brakhlia et de Mouloud Achour s’est frayée une place, durant l’année des dernières présidentielles, dans les studios de Franceinfo. Leur documentaire propose donc une plongée au cœur d’une profession malmenée entre pouvoir politique et pression commerciale, qui n’a sans doute jamais autant décriée et accusée de connivence avec les élites. Dix ans après le pavé dans la mare des Nouveaux Chiens de garde, les journalistes-réalisateurs frappent habilement en filmant de l’intérieur, du public jusqu’au privé, le quotidien sous pression de cette machine publique de l’information : les enjeux sont forts et se ressentent à l’écran. Par sa pédagogie, Service public souligne la valeur de l’information, dont l’exigence – en termes de production comme de réception – grandit à mesure que s’estompent les frontières de son traitement. 

Lou Hupel

LA GENERALE ★★★☆☆

De Valentine Varela

Le système scolaire n’a jamais été aussi présent sur nos écrans (L’école est à nous, La Cour des miracles…). Mais là où la fiction ne parvient pas toujours à toucher juste, un film comme La Générale, plongée dans une classe d’un lycée parisien, rappelle que sur ce terrain-là, la forme documentaire permet de révéler dans toute sa force et sa complexité la façon dont élèves et profs doivent s’accorder pour avancer ensemble.

Thomas Baurez

 

PREMIÈRE EST DIVISE

LES MIENS ★☆☆☆☆/ ★★★★☆

De Roschy Zem 

Contre

Roschdy Zem tente avec son nouveau long de cinéaste l’auto-analyse voire l’acte de contrition de l’acteur autocentré qui à force de ne parler que de lui n’a pas entendu ce que les « siens » avaient à lui dire. Est-ce que cela fait un bon sujet pour autant ? Pas sûr, d’autant que le cinéaste-comédien voit son égo forcer le cadre malgré lui et envoie à la rescousse des dialogues multipliant les rappels à l’ordre lourdingues. Ici, l’entourage n’est envisagé que comme une tribu forcément sympa et soudée, où chacun tente d’exister en accentuant sa distinction. Il y a toutefois l’élément déclencheur, ce frère qui après un choc sur la tête, dit ses quatre vérités au reste de la famille (Sami Bouajila, parfait). Problème, il ne dit pas autre chose que ce que le film s’échine à démontrer par ailleurs. On pense un temps que le versant de la comédie pouvait sauver les meubles, mais le film ne parvient jamais à trouver la bonne mesure, préférant retomber sur les pattes d’une comédie familiale qui ne peut pas mal finir. Roschdy Zem se retrouve en bout de course sans trop de ressources, bien obligé d’effacer la note dans un geste rassembleur et fédérateur. On y croit moyen.

Thomas Baurez

Pour

C’est précisément par la fin qu’on a envie de commencer pour célébrer le nouveau Roschdy Zem. Une scène symbole de ce que le film raconte – dans un cocktail savoureux d’émotions aux antipodes – et du moment d’exception qu’est en train de vivre son auteur. Zem y fend l’armure comme dans Les Enfants des autres et L’Innocent, en allant là où on ne l’attend pas dans des gestes d’une fluidité parfaite. Car en s’inspirant d’une histoire vécue par son frère, il boucle une boucle, seize ans après Mauvaise foi, sa première réalisation où il mettait déjà beaucoup de lui mais sans comme ici le revendiquer. Et cet exercice d’introspection où il ne se fait pas de cadeau en se donnant le rôle le plus hors- sol de cette tribu ne bascule jamais dans l’auto- centrisme. Parce que ce qu’il y exprime sur la famille, lieu enveloppant jusqu’à l’étouffement dont il faut s’extirper pour en apprécier les vertus, en évitant le prisme culturel et religieux trop attendu, parle à tous. Nulle place ici cependant pour une démonstration. Zem est tout sauf un donneur de leçons. Il invite simplement au partage. Son sixième long est le plus ambitieux et le plus emballant. On fait volontiers nôtres les siens.

Thierry Cheze

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PREMIÈRE A MOYENNEMENT AIME

SHE SAID ★★☆☆☆

De Maria Schrader 

L’affaire Weinstein se devait d’avoir son Spotlight. Un film-enquête carré, solide, efficace, un making-of de l’écriture de l’article du New York Times qui leva le voile sur les agissements criminels du nabab hollywoodien et initia la révolution #MeToo. Pour retracer l’investigation menée par Megan Twohey et Jodi Kantor, la réalisatrice Maria Schrader applique le B.A.-BA du « film de journalistes » : conversations chuchotées entre les enquêteurs et leurs sources dans des arrière-salles de restaurants désertes, vie privée des reporters évoquée par touches impressionnistes, musique anxiogène pour faire monter la pression… Ce qui se raconte ici est bien sûr passionnant, mais cette reconstitution très appliquée, très scolaire, ne provoque pas le moindre vertige – sauf quand Ashley Judd apparaît, dans son propre rôle, pour « rejouer » son témoignage. A côté, Spotlight, c’est Zodiac.

Frédéric Foubert

RIMINI ★★☆☆☆

De Ulrich Seidl

Dans un cinéma français souvent caricaturé comme hors sol, nul ne se plaindra de voir des Ulrich Seidl (Dog Days), n’est pas un grand humaniste et sa façon complaisante de filmer des corps tristes dans des décors qui ne le sont pas moins, n’inspire pas une confiance absolue. Dans Rimini, un chanteur de bal fatigué avance, pataud, dans un cadre bloqué de partout. Sa fille réclame des sous, lui n’a que de l’amour et de l’eau pas très fraîche à offrir. La beauté des plans (on dirait des photos de Martin Parr) illumine heureusement l’ensemble mais sans renverser la donne.  

Thomas Baurez

MAUVAISES FILLES ★★☆☆☆

De Emérance Dubas

Ce docu raconte le sort rude – fait de brimades et d’humiliations – réservé à des jeunes filles placées en maisons de correction religieuses pour les « remettre dans le droit chemin » jusqu’aux années 70 en donnant la parole à quatre d’entre elles, encore marquées par ce qu’elles y ont vécu. Emerance Dubas s’y révèle une confesseuse douée mais avec son film aurait gagné à se concentrer sur une seule histoire, sa courte durée de 71 minutes la poussant à en survoler certaines.

Thierry Cheze

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PREMIÈRE N’A PAS AIME

BONES AND ALL ★☆☆☆☆

De Lucas Guadagnino 

On était vaguement curieux de voir Luca Guadagnino s’attaquer à une romance anthropophage (l’histoire de deux jeunes amoureux qui errent sur les routes américaines et s’arrêtent de temps en temps pour dévorer des gens) tant il y a clairement une dimension « cannibale » dans son œuvre. L’homme mange à tous les râteliers, il l’assume, adore l’exercice du remake (il a « refait » La Piscine et Suspiria), et a connu son plus grand succès (Call me by your name) en reprenant le projet des mains de James Ivory. Mais Bones and all ne théorise absolument pas ce rapport très « gourmand » à l’histoire du cinéma. Son  film frappe en effet par sa mollesse, son aspect atone. Dans le rôle des teenagers maudits, Taylor Russell et Timothée Chalamet sont charmants, mais il n’y a aucune alchimie entre eux. Guadagnino régurgite une imagerie gothico-white trash piochée chez Jarmusch et l’Andrea Arnold d’American Honey. Mais à force de poses et de clichés, celle-ci vire à l’imagerie dévitalisée, artificielle, faussement cool, confirmant la nature très creuse de ce cinéma.

Frédéric Foubert

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LE MENU ★☆☆☆☆

De Mark Mylod 

Un couple sur son 31 (Anya Taylor-Joy et Nicholas Hoult) se rend sur une île en compagnie d’une poignée de riches privilégiés pour dîner dans le restaurant très prisé, et hors de prix, d’un chef fameux joué par Ralph Fiennes. En plus de mets succulents, celui-ci leur a concocté des surprises machiavéliques qui vont transformer la soirée gastronomique en cauchemar. Les clients vont déguster, oui, mais pas comme ils l’entendaient… Conçue par une partie de l’équipe de la série Succession, ce jeu de massacre, dont on peine à saisir la finalité, est une tambouille alambiquée mêlant la mode des fictions sur la bouffe (The Chef, The Bear), celle des thrillers façon Cluedo, l’horreur insulaire à la Wicker Man et la satire façon Ruben Östlund. Inopérant sur le plan du commentaire social comme sur celui du suspense macabre, un Menu indigeste.  

Frédéric Foubert

 

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